
L'analyse des pratiques de communication
La montée des sciences de la communication» et le rôle croissant joué par les echniques de communication» dans les organisations sont des faits d'observation, que soulignent de nombreux colloques où se rencontrent de plus en plus souvent les chercheurs et les professionnels. Mais dès qu'elle a pu être observée, cette montée des problématiques relatives à la communication a immédiatement suscité le soupçon de disciplines plus anciennes. Et c'est justice. Non qu'il faille reprendre la formule facile et rassurante qui voudrait nous faire croire qu'il ne s'agit là que d'effets de mode. Mais le soupçon dont les sciences de la communication font l'objet est légitime, car aujourd'hui, après tant de déclarations fracassantes sur un paradigme de la communication, on ne peut pas faire l'économie de se demander ce que les études de communication peuvent réellement apporter à la compréhension du social et dans quelles conditions on peut leur accorder une validité.
Il y a deux façons bien différentes d'affirmer que la communication est un objet d'analyse essentiel pour les sciences humaines.
La première hypothèse, la plus ambitieuse, la plus fragile consiste à faire d'une conception de la communication le modèle (le paradigme») théorique autour duquel doivent s'ordonner toutes les méthodes. On a pu voir par exemple dans les concepts de la linguistique structurale (structure, arbitraire du signe, systèmes d'opposition, autonomie d'une description synchronique, etc.) la matrice adéquate pour décrire des systèmes de parenté, des croyances et des idéologies, des ensembles d'objets de consommation. La communication pourrait alors remplacer la sociologie et la psychologie, parce que la société apparente des sujets et des objets ne serait qu'une société de signes et parce que seuls vrais enjeux de pouvoir seraient les jeux de langage. Un tel impérialisme de la structure linguistique pourrait être relayé aujourd'hui par le modèle d'une société informationnelle, plus ou moins assimilable à un système automatique de traitement des informations et dont les dysfonctionnements seraient imputables à des phénomènes de complexité, sans que le désir, le conflit et le sens puissent se distinguer de la réaction à des signaux. Poussé à l'extrême, ce modèle conduirait plus radicalement encore à évacuer l'humain du champ des sciences humaines.
La seconde hypothèse, plus modeste, pose que le chercheur en sciences humaines (dont les technologues rejoignent aujourd'hui les rangs) ne peut faire l'économie d'une étude des pratiques de communication par lesquelles se constitue son objet, et des normes, effets et traditions qui régissent l'usage des signes. Dans ce cadre, on n'affirme pas que la communication donne la clé du pouvoir, de la richesse, de l'idéologie, de la famille, de l'art, etc., mais on avance plutôt l'idée qu'aucune théorie du pouvoir, de la richesse, de l'idéologie, de la famille, de l'art, etc. ne peut faire abstraction des pratiques de communication. L'attention est alors attirée, non sur les traits universels d'une faculté de communiquer, mais sur les contextes, les configurations sémiologiques, les rituels, les interprétations qui caractérisent la pratique quotidienne du langage et des signes ainsi que sur les effets de sens, de connaissance, de pouvoir liés à nos dialogues. Loin de fournir un code de pensée transposable, l'étude de la communication constitue dès lors un moment indispensable de la méthode. Loin d'évacuer les questions du pouvoir, du savoir et de la création, l'analyse des pratiques de communication contribue à les instituer dans toute leur richesse et à montrer leur interdétermination.
Ainsi redéfinie, la question n'en est pas moins importante. Car ce sont les catégories les plus traditionnelles des sciences humaines, comportement, événement, acteur, qui reçoivent une définition plus riche si on y intègre, comme nous y invitent aussi bien les acquis conceptuels récents que les mutations observables dans la société, une considération attentive des échanges et des dispositifs qui les supportent. La prise en compte d'un ordre symbolique n'est donc pas seulement une question technique pour celui qui veut accéder à l'action sociale, elle est un constituant décisif de cette action elle-même. Dès lors, détachée de la comparaison avec un système mécanique, la société ne peut être comprise seulement par l'observation externe d'une collection de comportements : l'interprétation ordinaire» que les hommes produisent de leurs actes par leurs échanges préexiste à l'interprétation scientifique du sociologue ou de l'historien et en constitue une composante majeure.
On voit bien dès lors en quoi la communication peut devenir légitimement une question transversale pour les sciences de l'homme : non pas en ce qu'elle fournirait une matrice de pensée pour toutes les activités humaines, mais parce qu'elle mine définitivement les paradigmes mécanistes de l'action sociale. La considération attentive des pratiques de communication ne dissipe pas l'objet sociologique, mais introduit des ruptures irréversibles dans la façon de le penser.
![]()
Références :
Communication et langages, n·107, "L'Analyse des pratiques de communication", mars 1996 (numéro de revue réalisé sous la direction de Yves Jeanneret par un ensemble de chercheurs du département ou partenaires)
Yves Jeanneret, Hermès au carrefour. Éléments d'analyse de la culture triviale, Essai pour l'habilitation à diriger les recherches, Paris VII, 1996.